LA FIN DE L HOMME ROUGE et DIX HISTOIRES AU MILIEU DE NULLE PART

 

la fin de l'homme rouge 2

J’avais chroniqué « La fin de l’ homme rouge »  voici deux ans déjà.

https://camreve.wordpress.com/2015/10/19/la-fin-de-lhomme-rouge-de-svetlana-alexievitch/

Je l’ai revu hier dans ce bel endroit de « l’Anis Gras-le lieu de l’autre »à Arcueil avec une jeune troupe de six comédiens époustouflants. Le style s’est épuré, densifié. Le choc est toujours là. Frontal . On prend au coeur tous ces chants, ces voix magistrales. Le silence se fait en nous mieux qu’en une cathédrale.la fin de l'homme rouge 1

Entracte, on sort. On est ailleurs mais c’est encore doux…

Que dire de la suite?

Les dix histoires qui suivent nous laissent… nous laissent déposer nos peaux de vivants et être en dedans du dedans des choses, de l’inexplicable, de l’impalpable. Et du fil ténu et tenace de l’amour.

Il n’y a rien à dire et tout. La fin des utopies politiques. Un pays fracturé. Les arméniens encore et toujours traqués, tués à Soumgaït (1988), à Bakou (1990). Les communautés qui s’entredéchirent. La folie des hommes éternellement recommencée.

Le sens de tout cela?

la fin de l'homme rouge 3Un rien qui se faufile et peut tout. Une aide qui vient d’on ne sait où. Un chant, des voix. La vie qui, comme l’eau, contourne les obstacles et les charniers et irrigue d’autres devenirs.

Puissance du texte, grâce des corps en total accord, magie de l’interprétation.

Dénuement. Beauté et Frissons.

 

Allez-y!

Ils joueront du 14 au 17 novembre à Fort de France au Tropiques Atrium et du 29 novembre au 22 décembre à L’ Atalante (Paris18e), réservations: 01 46 06 11 90 (deux pièces en alternance ou diptyque le dimanche)

a-de-arman (2)

 

 

Publicités

REVISITATION DE LA SCENE PRECEDENTE

Aujourd’hui, les petites dames trépignantes, je les prends dans mes bras.

Leur impatience fut mienne : tant désiré que la scène se termine!

Pas arrivée à les englober dans une sphère assez douce pour calmer leur anxiété.

Contaminée.

La queue des affamés s’allongeait et rien ne bougeait. Elles restaient sur la place-forte, conquérantes d’un jour de cinquante centimètres carrés VIP sur un étal de marché hagard.

Leur exaspération a transpercé ma frêle quiétude du moment dans ce hangar glacé.

Toute une histoire de rejet des lieux néonés et blafards « déshumanisés », peuplés d’hommes et de femmes défilant en rangs serrés, a reflué en ma mémoire, en mes veines à nu.

Pas pu m’extirper de ces visions.

Pas pu infuser dans ce lieu, avec ces êtres-là, à cette heure-là, assez de calme intérieur.

Submergée par les injonctions, les impatiences qui me ramenaient vers d’autres Ailleurs, d’autres heurts du temps passé. Cris, hurlements en saturation dans mes tympans.

Les visages s’amollissaient en grimaçants caramels mous, laids à pleurer. Je n’entendais plus les sons, non, juste leurs visages grimaçants sous mon nez. Ils coulaient telle une glu et se déversaient sur moi en un torrent de reproches et de « Schnell !! » en fusion…

Ordres contradictoires, confusion.

Pas pu maîtriser l’étouffement, l’oppression de la gorge. Et les masques qui scandent en canon : « Schnell !! », schnell!! Tête qui tourne, caramels qui ruissellent, expansion des sourires en coin, ricanements de cours d’école, « t’as vu la nouvelle ?! »….et toutes les cascades de rire en pagaille, submergée… Rejet de « qui n’est pas comme », « assimilé à ».

Dans l’instant, je suis juive, gitane, tzigane, musicienne, homosexuelle….où est l’étoile jaune, dites-moi ? Où est le camps des différents? Où est le camps des hors-la-loi ? Images, images , oiseau en cage…Tout déboule dans ma tête, submerge mes bras, fait trembler mes mains, frêle cathédrale, jambes friables…

La tête tourne de plus en plus, le sens se perd, Quoi faire ? Arrêter les flots, le navire se casse sur les glaces du dérisoire. Ça hurle « non, non » dans ma tête, « pas ça, c’est si bête… » et en face, tout dit « oui oui oui, on veut ça, on veut ci et puis non encore ça, et c’est pas fini !!.. » ça piaille, ça se contredit, ça surenchérit… ça ne finira pas, non, cette insatisfaction infinie, ça ne finira donc jamais cette mise à mort, ce jeu où tout se joue sur les non-dits, les non-regards. Et la file s’allonge et elles ne décollent pas de leur potentat… La place est conquise, autant en profiter.

Tout bascule, je perds pied l’espace de quelques secondes. J’ai collapsé dans un monde où la morve et les crachats déroulent leur tapis, à-priori et patati. L’espace de quelques secondes,  l’immonde avait repris le pouvoir, j’étais encagée de désespoir, femme violée au Mali, cerf traqué dans un cinq mètres carrés, terrorisée….

Elles n’ont rien su de cela, les pauvrettes, elles ont juste vu une ombre se déplacer sur mes traits, mes mains vaciller un temps dans l’espace, entre deux gestes suspendues, et puis Jared est arrivé.

Il était là, attendait aussi. Depuis toujours, depuis le début. Disons qu’il est entré dans ma vie à l’instant où je basculais trop loin, mon regard a décrampé des grands-mères pour me poser sur le sien et là.…

Lac de Côme en plein midi, pâleur d’opale, j’atterris dans ces yeux, y reprends vie. Ils me portent, m’insufflent le souffle qui manquait, libèrent mes poumons et mes poignets… La légèreté regagne mon coeur, j’expire une tonne de poison violent..Il ne sait rien, il a faim comme tous les autres. Il a faim comme tous ces gens repus qui pourraient tenir un siège de cent ans mais il a faim élégamment. Il a faim, terriblement faim de rien, de l’air du temps. Il a faim d’une pause dans le morose des choses. Il a faim et s’achète un croissant pour poser un acte sur son creux au ventre…Je lui donnerais toutes les viennoiseries si je le pouvais.

En réalité, je les lui donne toutes et IL LE SAIT. Et, de concentrés, voire soucieux, ses traits se détendent aussi et c’est presque malgré lui qu’un sourire rapte ses lèvres…

C’est là tout l’étonnant de la chose. Il ne s’attendait pas à « ça ». Il avait  juste envie d’un croissant. Mais ses yeux avaient décidé d’envoyer plus de lumière que le contraste exigé par l’atmosphère, sans demander son avis. Son sourire avait besoin de naître, il était trop à l’étroit dans sa fenêtre, au risque d’y geler, ankylosé d’ennui… Il a étiré le coin de ses lèvres comme on déplie une soie froissée. Et tout a pris sa place et tout autour s’est agrandi.

L’espace a expiré un « Merci ».

Surpris autant que moi, Jared, il était. Nous n’avons rien « compris », juste vécu quelques secondes de vie densifiée, pris dans une bulle d’humanité immense, au coeur même du désastre annoncé. Et cette bulle a crevé les masques jaunâtres des dépitées.

Je remercie aujourd’hui les grands-mères impatientes: sans elles, pas d’éclaircie.

 

Carpe nuitem rallongem!

 

Camille

 

UNE EXCEPTION….

UNE exception, hier dans la cohue des empressés

Un Jared Leto en costard, sort de son isoloir

Vient rendre le trop perçu de monnaie rendue lors de la submersion des affamés.

Oh toi, passant au regard persan,

Si tu savais l’allumoir

Que tu as fait naître

Au coeur de cet éteignoir d’âmes et de feux !

Tu collectionnes sur ton plastron
Tous les galons de la séduction

Mais connais-tu le pouvoir

De tes yeux d’encore-enfant

23-05-531

Emerveillés par la force d’une probité, qui rejaillit en boucle

Et te couronne

Au milieu de l’allée atone

Des zens pressés.

J’ai vu naître sur ton visage

L’étonnement d’avant-hier,

Lorsque loin des costumes,

Des notices et des mortifères,

Tu regardais crapahuter

Un hanneton

Dans le jardin de ton grand-père.

J’ai vu l’enfant nu,

Loin des Honolulu et des somnifères,

Loin des postures et des stratégies,

Loin de ces rails, qui te mènent vers quel camp…

Une parcelle de vie et de lumière oubliée a refleuri en toi.

Arrose-la souvent.

 

Camille

SLOW DOWN sur A4 et RER B

Vitres de verres

Accélèrent le rythme des coeurs en cage

Vite vite

Prime

Intéressement

Passer devant

Le concurrent.

Vite vite

Pas assez vite

Tout le temps

Rendement

C’est urgent!

Vite partir maison

Vite arriver travail

Bouchons accidents retard

 

Enervés

Bousculés

Bousculer

mailing

réunioning

débriefing

iphoning

dans l’openspace…

Vite manger

Avaler

Beaucoup

Combler  le vide

Vite revenir bureau de verre

Faire claquer ses talons

Fort

Se donner une image

En regarder les effets

Sur les lunettes du patron…

Une chance de promotion, ion , ion. ..?

Urgence!

Dossier à gérer!

Urgence!

Force de décision!

Le vent jette un oeil à la fenêtre et sourit…

Au sous-sol

La benne se remplit de fiches « de première importance » jaunies.

 

Vite vite

repartir

vite travail quitter

vite maison retrouver

Souffler…

Pour la première fois de la journée.

Bouchons sur l’A4

Retards sur RER B

Bousculer

Bousculés

Accidents

Injurier

Retards

Loin maison

Ecouter musique sous casque

Enfermés

Sous pression

Rêver..

Rentrer

Tous couchés

A la maison.

Demain recommencer.

Une vie passe…

 

La tortue au soleil se prélasse, et dans l’herbe passent l’aï, le hérisson…

…le chat, le papillon.

 

 

 

Carpe diem!

Camille

 

F(L)AMMES

F(L)AMMES,

textes et mise en scène Ahmed Madani

 

Flamme, lumière verticale, née de la forêt et de la terre, qui ne croît que grâce à l’air qui la porte , lui insuffle vie, la multiplie.

Femmes porteuses du feu intérieur, qui embrase le ventre et le coeur, porteuses de sang, de cris et de mystères. Le souffle des mots les pousse à l’avant d’elles-mêmes, celles qu’elles ne soupçonnaient pas être, mais commencent à reconnaître au détour d’un écho.

Comme une douceur cachée sous le pli des oublis de soi, des dénis, des traumas.

Toutes dansent en mode piano, allegretto ou fortissimo. Histoire de terre, de père, de mère. Histoire d’exil, de perte de repères. Trouver son équilibre au sein des villes périphériques. Quelques lueurs, quelques professeurs…Mais le rejet qui se noue au fond des tripes, et les « pourquoi moi? » qui n’en finissent pas….Blancheur, noirceur. Qui est plus conforme à qui, à quoi, à quelle loi ? La colère qui fait son jus de tout ça…

Tout cela a t-il un sens, dîtes-moi ?

« Je est un autre » dit l’une d’elle. Le poète se voyait différent, on peut se sentir tel dans la foule des passants, pourtant…Je est tous les autres aussi parfois. Et c’est la salle debout à vous applaudir toutes dans vos « différences » chamarrées, mesdames, mesdemoiselles, différences unifiées lors de cette Célébration, c’est la salle qui vous renvoie en bouquets sonores la belle énergie que vous avez déployée et nous fait entrevoir le plus riche des tableaux.

Universalité des tempos.

Bravo.

Camille Arman.

 

A voir:

La Maison des Métallos jusqu’au 29 Octobre, tel 01 48 05 88 27.

Théâtre de la Tempête, Paris 16 novembre au 17 décembre, tel 01 43 28 36 36

et en tournée…

 

 

 

 

Post pour les aficionados

Pas prêt d’être fini le livre!

J’ai voulu de l’apprêt, prendre des baguettes, « expliquer », supputer…..

Mais au final: bof bof, pas moi.

ça ne sonnait plus clair, ça tintait grippal…

Donc, qu’est-ce qu’elle fait la Camille?

Elle repart en mission!

Avec ses crayons, oui , oui !!

Rabotage d’une énième version….

Ponçage différé

Pour une page que je voulais tourner vite, c’est raté!

C’est pas criste, c’est juste ce qui est.

 

Prenez soin de vous. Toujours!

 

Camille, visant la clartéDSC_0649

 

 

 

 

 

LORENZACCIO

LORENZACCIO d’ALFRED DE MUSSET.

mise en scène Catherine Marnas

 

 

Cycle du pouvoir, pouvoir des cycles et des recommencements.

Quand vouloir laver plus blanc brûle le coeur, arase tout, laissant place à la mort et au néant d’un monde qui s’en fout. Continue à tourner « comme avant » au gré de ses intérêts, de ses ivresses et de ses bégaiements.

Lorenzaccio s’est donné une mission : tuer le tyran. Pour cela, il est prêt à toutes les compromissions. Tous les oublis, tous les bains de boue.

La révolution gronde, on le sent dans l’air qui passe. Des groupes se réunissent Florence frémit, prête pour sa délivrance. En route vers des temps nouveaux, des temps différents où le peuple criera « bravo », où les tueries cesseront, où… quel beau scénario !

L’innocent, qui ne l’est plus depuis longtemps, sort de sa bauge et joue le rôle qu’il s’est écrit jusqu’au dernier vibrato. La fin est cruelle. Musset était-il trop lucide ?

Désenchanté oui, c’est ça, désenchanté. Lorsque les voiles tombent, il n’est plus l’heure de rêver.

Pour s’attaquer à cette pièce « monstrueuse », il fallait du coffre. De l’énergie à pleins bras, à pleins poumons. Ils en ont. Tous. A cent pour cent.

Saluons toutefois particulièrement les performances de Jules Sagot dans le rôle titre, qui déploie avec fougue l’éventail de ses talents, ainsi que la subtile rouerie distillée goutte à goutte par Francis Leplay dans le rôle du Cardinal Cibo. Sans oublier Franck Manzoni qui porte brillamment jusqu’à nous les tempêtes sous un crâne d’un père, d’un humaniste et d’un penseur. Tous trois crucifiés sur l’autel du réel. 

La mise en scène peut dérouter au premier abord, puis on se laisse couler dans les eaux troublées de la quête obstinée de Lorenzo, tour à tour bouffon, mignon du roi, enfant au regard triste, jeune homme révolté. C’est une version décapante, abrasive, sans apprêt, de la pièce de Musset. On a aimé !

Camille Arman.