JAURES ou la nécessité du combat

Lorsqu’on se rend à ce spectacle en famille on se dit: « Cela va nous rafraîchir des pages d’histoire oubliée! » …

Et puis on se sent surpris à plonger dans des mots d’aujourd’hui, dans des mots d’avenir…

Dès l’abord, Gavroche nous interpelle, l’Aurore à la main (fabuleux Guillaume van’t Hoff, gouailleur à souhait!). Il ne cessera d’ailleurs de nous la tenir, la main, nous bousculant gentiment à nous rassembler au coeur du théâtre, nous invitant à ne pas se la jouer isolé , nous propulsant ainsi dans l’atmosphère bon enfant de la rue, des bistrots, de ce Paris des Titis. Cette atmosphère, si légère même dans la misère, celle qui nous manque cruellement aujourd’hui. Celle que draine dans son sillage ce marmot canaille qui  nous entraine à coups de blagues ou d’airs d’accordéon sur les différents tableaux du spectacle. Nous en verrons défiler, des journaux, des idées, des écrits. Du Petit Journal aux Cahiers de Péguy…. Nous assisterons à la naissance de l’Humanité en direct live. Bel espoir belle envolée!

Dès l’abord aussi une ambiance saisie, des attitudes, des postures, des costumes, des voix tout sonne juste des lumières à la mise en scène. Pas de boursouflure tout est d’époque et nous y plongeons.

Nous plongeons dans les pas de ce grand homme (superbement interprété par Éric Wolfer  les dix dernières années de sa vie. JaurèsEt nous partageons sa passion, ses révoltes, nous tiquons avec Ève sa collaboratrice sur sa frilosité envers les droits de vote des femmes. Nous suivons son discours du Pré-Saint-Gervais, si vibrant héros accroché au drapeau rouge.. Nous le suivons dans ses débats avec Péguy,  nous suivons ces méandres où l’amitié peut se perdre sur une crispation de l’un, un farouche sens de l’union des hommes contre la guerre de l’autre, centre de tout son combat sur terre…

Deux caractères, deux fougues contraires qui se brûlent de s’être trop côtoyées… l’ami devenu ennemi… nationalisme contre pacifisme… ils mourront  tous deux l’été 2014, l’un au Café du Croissant avec des amis, l’autre sabre au clair sur un champ de bataille non loin d’où j’écris…. Le contraste entre les deux hommes jusque dans leur mort-même est finement amené et on se prend à se dire qu’il suffit parfois de si peu… et lorsqu’on écoute retentir les paroles de Jaurès cent ans plus tard, après le treize novembre, on se dit qu’elles nous sont destinées aussi….

Courez-voir ce spectacle, tous les acteurs y sonnent le bon tempo, tous ont à cœur de nous instruire…. et certains de nous faire rire aussi!

Camille

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CHUTE D’UNE NATION

chute nation 01Moi, tenir neuf heures assise? Non, mais tu rêves ou quoi ?

Dac! « Entrecoupé d’une pause multipliée par trois »….. Aaah ben oui, faut bien respirer des fois!!

Bon y’a deux potes qui jouent mais ça suffit pas!

…Si?

Bon, on y va!

 

Et là, plein la tête alouette!

Y’a déjà tous les adjectifs en « ant » qui m’accueillent d’emblée : étonnant, passionnant, sidérant, fascinant… tirés de la presse nationale. J’ai intérêt à écrire vite me reste déjà plus que époustouflant. éblouissant  ? Ne l’ai-je déjà pas lu celui-là ? Bon, si je ne m’y retrouve pas y’aura toujours : décevant… pour une chronique que je n’écrirai pas…

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Cela démarre moderato dans les attitudes les propos, nous entrons doucement dans l’univers d’une campagne vue de l’intérieur, dans les querelles intimes les débats les retournements de vestes les compromissions les pétages de plomb, les remises en questions, les relations humaines, la solitude du pouvoir, la solitude de la prise de décision, le rapport à l’honnêteté, le regard dans la glace : toujours aussi pur ou un rien troublé?

J’en dis beaucoup et si peu, tant de thèmes abordés avec un minimum de moyens et beaucoup de ferveur, de précision dans le geste…

Le corps, oui, le corps à bout qui menace de craquer, le temps haché, la demande de repos, le besoin de s’extraire, le besoin de prier… Besoin incompris sinon moqué, moment de recul qu’on aimerait voir pratiqué in the real life, in the real réalité. Le politique retrouvant une humanité pas là que pour faire beau sur la photo, pas là que pour réagir, pas là que pour enfoncer des portes ouvertes, petit tourniquet et l’appel du vent au loin, t’es usé, t’es trop pur, t’as loupé… au suivant!! Un moins tendre, un plus musclé… Et pourtant, et pourtant….

Fixer l’axe majeur d’un programme sur l’éducation est-ce si… déraisonnable?

Avoir un programme n’est-il pas plus clair que de flotter sur les nuages, surfer sur les sondages et brasser de l’air?

Selon votre parcours ce spectacle soulèvera toutes sortes de questionnements, remettra en perspectives des événements plus ou moins drôles plus ou moins récents…

Ah, voilà mon adjectif : ce spectacle est « transportant » !

Oui pour la première fois de ma vie de blogueuse, une salle debout qui applaudit sans timidité,  pas du bout des doigts, des acteurs visiblement heureux. Vidés mais heureux, heureux de faire ce beau métier, de transmettre de vibrer de partager, des acteurs qui applaudissent à leur tour le sourire aux lèvres… Une belle traversée ensemble…chute nation 3

Ils sont tous excellents de l’attachée parlementaire (Sophie Vonlanthen) irrésistiblement attirée par les lumière du pouvoir, au chargé de campagne (Didier Mérigou) qui semble découvrir doucement mais sûrement au fil du temps, le sens de l’engagement et du mot fidélité, y gagnant en humanité, en passant par le candidat sur le retour (Yvan Perquis) que l’art de la rhétorique ne sauvera pas, défait par un  débutant  sur un plateau télé… Mais le vieux lion ne meurt pas sans gloire et c’est beau à voir !

Oui, ils sont tous parfaitement engagés dans le projet et y mettent toutes leur tripes mais celui qui m’a le plus époustouflée c’est Walter Hotton, alias Jean Wampel… Il  incarne merveilleusement ce personnage complexe et attachant de député intègre aux prises avec sa conscience, nous en dévoile tous les débats intimes… Et quand ce ne sont pas les mots qui parlent, le visage tourmenté, les poings serrés, tout le corps, tendu ou exalté, nous les traduisent illico. Il est à cent pour cent, ne lâche rien du début à la fin de ce prodigieux marathon et prononce d’ailleurs un discours avec une telle force, une telle conviction, qu’on applaudit forcément, tant on est dedans!! Presque envie de lui dire présente-toi, ça nous changera !!

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Qui dira la charge de vie qu’insufflent ces comédiens à leurs personnages, leur gentillesse, leur modestie ? Ils sortent rincés mais souriants, trouvant encore le temps de répondre à de menues questions…

Chapeau bas itou à l’auteur et metteur en scène, Yann Reuzeau. Sobriété, efficacité. Arc tendu, flèche acérée, précision de la trajectoire, cible touchée.

yann reuzeau

Vous avez dit passion ?

Le vrai théâtre, c’est ça.

Précipitez-vous donc au Théâtre du Soleil, ce sont les derniers jours le we prochain!

Vous ne le regretterez pas. Parole de Camille !

 

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Encore une contribution à la culture pour tous…

LoupJe vous passe tel quel ce communiqué navrant.

« François Rancillac est remercié par le Ministère de la Culture et devrait quitter la direction du Théâtre de l’Aquarium en juin 2016   Sous l’impulsion de François Rancillac, le Théâtre de l’Aquarium déploie depuis six ans un intense projet en direction des compagnies, des artistes de théâtre et de musique, des auteurs, des amateurs, des comédiens en formation, des publics les plus divers et notamment les adolescents. Ce projet (pour lequel F. Rancillac a été choisi en 2009 par le Ministère de la Culture), qui associe donc au quotidien création et transmission, qui est aussi fidèle aux valeurs fondatrices de ce lieu historique qu’aux missions de « service public » promues par le Ministère lui-même, ce projet en plein essor est aujourd’hui remis brutalement en question et sans motifs par les services de la Direction Générale de la Création Artistique, qui imposent à F. Rancillac de quitter son poste en juin 2016. Pour quelle suite à l’Aquarium ? Rien n’est bien clair. On évoque d’abord une diminution du subventionnement du lieu (pourtant déjà tellement insuffisant !) puis sa transformation probable en simple lieu de « fabrique » ou de résidence de compagnies. Serait-ce d’ailleurs un modèle qui concernerait à moyen terme tous les théâtres de la Cartoucherie ?

L’association et l’équipe du Théâtre de l’Aquarium ainsi que ses fondateurs expriment leur plus grande inquiétude pour l’avenir de ce lieu si riche par son histoire et ses promesses d’avenir. Ils demandent que le projet proposé par F. Rancillac pour les trois prochaines années de conventionnement soit enfin étudié par les services compétents, et que l’Aquarium reste absolument le théâtre à part entière qu’il est depuis 43 ans, au sein de la si précieuse Cartoucherie : un théâtre de service public, dévolu à des œuvres engagées et généreuses, adressées en acte à la diversité des spectateurs de tous âges, de toutes cultures, venant d’Île de-France et d’ailleurs. »

Pourtant… Il est urgent de défendre ces valeurs, vital de renverser la vapeur!

Camille Arman a-de-arman (2)

Sophocle

PASSION SOPHOCLE

Par L’Académie (Ecole Supérieure Professionnelle de Théâtre du Limousin)

au Théâtre de la Tempête.

 

Faut avouer, on s’y rend un peu en clopinant, en se disant « Bon, on va bien voir ! Se refaire un peu de Sophocle depuis les années Lycée, ça peut pas faire de mal ! »

 

Eh bien, mazette, on en revient tout ébloui ! Quelle fraîcheur, quel festival de jeunes talents, jeunes gens passionnés, passionnants, qui donnent envie de les suivre longtemps !

 

Académie 3

 

 

 

 

 

 

Mon âme de prof se réjouit de tant de délicatesse, de finesse, de cohésion, d’apprentissage de textes sans concessions. Depuis Œdipe le tourmenté, qui ouvre le triptyque, entouré d’une foule vibrant comme une feuille au vent du destin, de l’instant, mouvante, fluide, animale (grand bravo à la mise en scène terriblement vivante, à la fois fidèle à l’époque et terriblement actuelle de Magali Léris!). Jusqu’à sa fille tourmentée, toute une foule bruissante, haletante (Ah ! ces expirations d’écume agonisante !). Image bigarrée, superbement colorée (coup de projo sur Esther Pillot aux costumes !), vaste chenille spasmée, dont vont se détacher tour à tour des rameaux de vies. Incendies.

 

 

Académie théâtre Limoges

 

 

 

 

 

 

Déchirement des cœurs. Noirceur.

Volonté de tenir, de résister.

Lâcheté.

Emprisonnée Antigone. Tout le monde se tait.

Bien sûr, bien sûr…

Tant de résonances en nous face à ce texte du passé non dépassé.

Méditons, méditez.

 

Eux, ces jeunes gens dont je ne veux citer un nom tant l’ensemble fait cohérence, agissent en vivant de leur passion, à fond, sans rien rogner. Sans en garder sous le pied. A ce propos, hommage au messager de la « mort d’Oreste », prodigieuse retransmission en « live chair et os » d’une fabuleuse course de chars… Le corps comme un instrument. Envoûtant.

 

Et enfin Electre, l’indomptable, la belle enfiévrée, fluette, entêtée aux yeux étincelants phares de sa vérité, vient clôturer cette soirée où le temps suspendu s’est définitivement arrêté. Nous y étions. Ils y étaient.

 

Quel plus bel argument pour ces textes forts, issus d’une terre mère-nourricière -les mêmes qu’on aimerait nous faire oublier, recouvrir d’une poussière d’ennui et d’oubli- que ces fiers et puissants avocats jeunes et fervents, que cette représentation, qui a rabiboché un public varié avec des fondamentaux vitalisants !

 

Heps,  M’sieurs-dames des Ministères et d’ailleurs, la Culture c’est pas chiant !

 

Académie Théâtre 2

 

Camille

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Impressions d’un songe

Affiche Impressions d'un songe

Une forme captive qui hurle son désespoir dans le noir d’une prison. Frissons: Voici Sigismond.

Pensées premières gravées dans la chair d’une souffrance, transpercées par le discours d’un être de raison: que s’avance Clothalde et ses sermons.

Lutte entre rêve et réalité ou bien vérité juste inversée, mise en scène bien ajustée afin de rendre plus fou que fou le sauvage, l’être brut, le brigand, celui dont il faut se méfier, le seul -qui sait?- porteur de vérité et d’équanimité (fascinant Dan Kosterman) au fin fond du délire?Dan Kostenbaum

Un roi astrologue  se sentant menacé. Des enfants en perte d’identité – la pauvre créature hirsute et une fille déguisée en garçon (Ariane Bégoin, ardente guerrière).

Ariane Begouin

 

 

 

Un cousin désarmé, hésitant entre flatterie et agressivité, prêt à tout pour régner

(interprétation très habitée de Boutros El Amari). Boutros El Amari

Une cousine toute parée d’autorité mais capable de se laisser porter par le vent des circonstances  (Caroline Piette, Etoile la bien-nommée)…..

Tout ce petit monde trace une ronde sous nos yeux ébahis. En guise de décodeur, un lutin facétieux du nom de Clairon (excellent Franck Chevallay!).

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Il défriche pour nous les embrouillaminis de cette dramaturgie, mettant à nu, sans fausse pudeur, ses propres errements… reflets en miroir de nos propres questionnements, bien évidemment:

Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel monde habitons-nous vraiment?

Questions universelles soulevées par le texte de Calderon, brillamment illustrée par les comédiens d’Alexandre Zloto, serviteur du Théâtre jusqu’au bout des ongles. De la scène du rêve aux manettes de la réalité.

On en redemande!

du 12 Mai au 14 Juin au Théâtre du Soleil

Cartoucherie de Vincennes

du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h

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Camille Arman

 

 

Caligula

CALIGULA

 

d’Albert Camus

Affiche Caligula

 

 

Que dire quand tout est dit ?

Qu’écrire quand Albert Camus a écrit ?

 

La joie, la vigueur, la totale plongée d’un acteur dans l’épopée d’un empereur de la nuit.

Nuit des hommes, nuit sur Rome. Tout est permis.

 

Cartes sur tables. Les jeux sont faits. Jouez et vous perdrez, quoi qu’il arrive. Pas d’alternative. Aucun trou de souris où se nicher, vous êtes cernés.

 

Nous sommes cernés, nous tous. Car c’est bien de nous dont il s’agit. La peur, la frousse de perdre la vie, nous fait admettre toutes les théories, même les plus funestes. Renier nos amours, nos pères. Nos fils, nos amis.

 

La peur, la liberté, Caligula en joue. Ballon primesautier, clin d’œil à un dictateur filmé par un vagabond pour des vagabonds du monde entier. Prière d’applaudir à ces simagrées.

Caligula se gausse. Caligula va jusqu’au bout. Caligula se vautre dans la boue que nous n’osons fouler. Trop frileux, trop confortables, nous déléguons, déléguons, survivons à n’importe quel prix. Même le plus polysaturé, tranquilles sénateurs de quartiers, vies chloroformées.

Caligula image

 

Universalité du jeu tendu à l’extrême de Mathieu Genet, magistral, éclaboussant d’une vie, d’une énergie jetée en pâture dans les allées de ce grand théâtre. Danseur vibrant, virevoltant de son suicide programmé, déesse amère le temps d’une transe incarnée sur terre, puis cheval fou, dévasté de pureté, chercheur aliéné de ce qui ne se peut trouver. Frôlant des précipices insensés, menaçant de sombrer vers la compassion avec Hélicon, jouant un temps le jeu de la sincérité avec Cherea… puis se reprenant de main de maître, la Liberté en étendard.

Caligula image 2

 

Quitte à ce qu’elle voisine avec le crime le plus noir, la logique poussée dans ces derniers retranchements. Qui égorge, empoisonne à tous vents.

 

Ne pas se compromettre avec les limaces de l’amour, demander la lune, sinon à quoi ça sert de vivre, de vivre comme eux, tous ces gueux ?

Peur de se voir dans le miroir avec eux… alors pousser les chevaux à l’extrême, leur faire crisser, éclater les pneus…

 

Rien n’a de sens, rien n’existe que la pulsion égoïste d’un éternel enfant.

 

Fanatisme ? J’entends comme des relents d’aujourd’hui. Je vois comme des reflets de moi en lui. Des tentations d’absolu qui pourraient mener vers des cimetières, si née sous d’autres cieux, entourée de dieux, sans livres et sans silence…

 

Qui sait ? Qui peut se croire à l’abri ? Sous les plus belles harangues, ça sent le roussi…

 

 

La folie exalte nos souffrances. Faire que la recherche de sens ne nous mène pas à une cruauté, simple versus d’une quête de vérité poussée dans ses recoins les plus extrêmes.

 

Alors écrire, éduquer. La seule, l’unique réponse. Toujours renouvelée.

 

Merci merci merci.

 

Époustouflée. J’aurais pu ne rien écrire, car tout est dit. Tout est magnifiquement interprété avec le corps, le cœur. Le souffle tout entier livré pour ce beau métier.

 

Vive le théâtre et vive les acteurs ! Merci monsieur Camus, merci monsieur Ray. Vous nous retrempez tous dans un bain premier, décrassage salutaire de nos neurones encombrés…

 

 

Courez vers L’Épée de bois, vite, vite, vous avez jusqu’au 1er février !

 

 

 

Camille Arman

A de Arman

Dans les veines ralenties

DANS LES VEINES RALENTIES…

 

 

Dans-les-veines-ralenties-rencontre-avec-la-SFAP-au-theatre-Aquarium

 

Quatre femmes, un enfermement. Trois sœurs, un déchirement. Fractures des cœurs, des consciences. Pas sur le même pas de danse…

 

Quand le vibrato de l’une va à cent à l’heure, celui des autres en costume piétine en « la mineur ».

Et c’est celle qui meurt qui pétille d’élégance. A l’intérieur. Allant jusqu’à faire reculer les bonnes âmes si promptes « à aider ». Allant jusqu’à faire reculer la Faculté dans un grand cri de désespoir et de dignité.

 

Superbement portée par Julie Le Lagadec, Agnès part, n’en finit pas de partir, délirante, passionnée.

Mais qui délire « en réalité » ? Elle, ses sœurs, les docteurs ? Le regard du spectateur hésite puis change bientôt de focale…Tout au long des échappées brutales de l’alitée vers son espace de liberté, l’atelier photo, que seule la fidèle Ana, lumineuse Aurélie Toucas, côtoie. Agnès tente d’y sauvegarder quelques parcelles de liberté, de reconstituer son puzzle d’amour entre les crises, les traitements et les irruptions récurrentes de Maria et Karin (Aurore Erguy et Marie Quiquempois),  les soeurettes, deux  charmantes pipelettes à jamais hors sujet.

 

dans les veines ralenties 2 nov

 

Du lieu où elle se trouve, seuls les caresses d’Ana et le silence des souvenirs réussissent encore à impressionner sa pellicule intime… Espace protégé, nid douillet, creux de poitrine. Quand la transmission se fait de peau à peau bien plus qu’avec des mots. Quand le relai se donne dans les yeux. Ce regard que ne donnent plus les pressés d’agir, les pressés d’en finir. Ceux qui savent, ceux qui jugent… Nous parfois, aussi, un peu…

 

Magie du théâtre que de nous donner à voir les multiples facettes de notre moi fragmenté, rassemblé sous une identité de bazar. Magie du théâtre que de nous donner à vibrer, à muer en direct live, au rythme des sanglots. A noter le beau duo des soeurettes sur l’apprentissage du mot « libre » à jamais impossible à prononcer, réactions dans la salle…

 

Mise en abime des situations, jeux de caméras et jeux de voiles, la mise en scène originale  d’Aurélie Van den Daele sert sans peser le texte d’Elsa Granat. Au titre magnifique. Bref, « Dans les veines ralenties », je n’ai vu que la vie.

 

Un extrait pour donner envie…

 

 

 

Camille Arman

A de Arman

 

La Trilogie Ferdowsi

Ferdowsi 1

La Tragédie de Siâvosh

Et Rostam et Esfandiâr

De Ferdowsi

Ferdowsi 5

Écriture et mise en scène de Farid Paya

Présenté au Théâtre de l’Épée de Bois

Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 29 Juin 2014

 

Ravissement, éblouissement. Un récit de mille ans au langage ciselé vous emporte hors du temps. Tout en parlant de nous, enfants stressés, sans guerre à affronter… Mais est-ce donc si sûr, en y réfléchissant l’espace d’un instant?

Lutte intestine, rivalité fratricide, trahison, loi du père, ruse et séduction sont aussi  termes de saison sous nos tristes tropiques. Familles éclatées, cœurs cambriolés, violation de territoire. Tout à y voir au contraire, avec nos quotidiens pressés.

Partir, fuir ou rester ? Affronter le combat qui ne fera que des perdants. Le prix du sang qui fait les orgueils mâles vibrer, le cœur des mères éternellement pleurer. Toujours le même, l’incessant recommencement. De la folie. Dynasties après Dynasties. Enfant après enfant, avec quelques parenthèses de sagesse et de poésie, soufflée par quelques pages, quelques mages, quelques sages en passant. Si peu écoutés, répudiés, maltraités…

Ferdowsi 2

« Le premier qui dit la vérité, il doit être… », chantait le poète. Et l’innocent blessé. Mais leur triomphe renaît de l’autre côté du versant. Sens du sang versé.

Le triomphe est dans l’enseignement porté, transporté jusqu’à nos yeux, nos oreilles nos corps de vingt et unième siècle par Ferdowsi, le conteur et Farid Paya, son ambassadeur.

Farid Paya

 

 

 

Sous le charme des voix, des costumes, des corps des comédiens qui, dans la lutte, la joie ou le désespoir servent le texte puissamment. Émotion totale à la fin du chant choral de « Rostam et Esfandiâr ». Spéciale mention à Guillaume Caubel, messager endossant à merveille son habit de passeur, tout en finesse et intensité au cœur des vibratos.

Ferdowsi 3

 

Spéciale mention à Thibault Pinson pour sa superbe interprétation de Siâvosh fraîcheur et maturité mêlées.

Qu’il interprète Zâl ensuite avec le même brio prolongea notre joie.

 

Spéciale mention à Marion Denys pour la douceur de ses métamorphoses… leur douleur aussi. La voix éperdue des femmes, épouse, mère et fille de toutes époques dépassant toutes frontières, résonna dans sa gorge noyée de larmes. Spéciale mention à David Weiss pour ses magnifiques talents de sorcière… tout juste surgis du costume de vaillant combattant ! A cette occasion, je n’oublie pas de souligner la beauté âpre d’un décor d’ascèse soignée : mise en relief d’une tenture, d’un feu sacré. Au cœur du conte, dans l’antre du monde, dans la matrice secrète, nous y sommes totalement plongés ! Des rhaa issus des profondeurs de l’être, ventres de bêtes ou d’hommes étouffés par leur propre colère impuissance ou défaillance viennent souligner des décisions brutales, des paroles du mal de dépit aussi…

Ferdowsi 4

Homme-animal que violence et sentiment de toute-puissance mènent loin de ses serments, de ses trêves trop vite accordées. Je n’oublie pas l’élégance rare des costumes créés par Evelyne Guillin accompagnée du couturier José Gomez. Celui de Soudâbeh et de Goshtâp en particulier, mis en valeur par la gestuelle de Sylvain Drouet, monarque dès son entrée sur le plateau. Il s’assoit sur les marches et nous sommes d’emblée ses vassaux.

 

Conte iranien 20 juin

 

 

 

 

 

 

J’ai épuisé mon lot ! Alors à toutes ces magnifiques personnes et tous ceux que je n’ai pas nommés, bravo pour cet après-midi éblouissant ! Pour votre énergie sur scène, votre phrasé si soigné. Vous servez à merveille ce récit magique et puissant.

Chers amis, allez les voir ! Ça leur fera chaud au cœur et vous fera vibrer direct en dedans !

 

A de Arman

 

Chronique « Le mardi où Morty est mort »

 

Le mardi où Morty est mort

 

Le mardi où Morty est mort

 

Il y a toujours dans notre vie, un jour où tout bascule. Où tout pourrait nous y inciter. Si on le voulait, si on se laissait aller. Il y a toujours un jour où on a notre chance au bout des poignets.

Il y a le plus souvent, une succession de jours semblables en tous points aux précédents et aux prochains. Alors se situer au juste lieu. Saisir sa chance. Aller voir. Aller vers. La tête à l’envers. Puisque tout peut se relire d’une autre manière, une fois qu’on a fini le parcours.

Il y a les insatisfaits qui regretteront toujours ce qu’ils ont fait, quel que soit le chemin emprunté. Il y a les indécis qui squattent un présent sans horizon au risque de s’y enterrer. Il y a les exaltées qui, par une suite d’élans irraisonnés, tracent parfois plus avant leur destinée.

Il y a ceux qui se réveillent juste avant de clamser. Figures tragiques qui ont vu trop brièvement leur aurore et la cherchent encore entre les rangs de leurs frères Maccabées. Elle revêt ici la figure d’un chien.

Oui, il y a aussi le chien Morty. Vie pépère. Truffe à l’air. Chercheur de riens. Passeur de vie. Morty qui, par sa fugue et sa tendresse, bouleverse ce jeu d’échecs en série.

Mais y a-t-il seulement des vies réussies ?

La question flotte entre deux tableaux, entre deux fous rires, deux expresso.

 

Portraits décalés. Ironie mordante. Mots sans âmes qui ventriloquent, rebondissent sans se répondre comme autant de balles de ping-pong sur les pierres de la Grande Muraille. Chacun dans sa cage de chair défend sa marchandise pas chère. Sa petite musique pas fière, sa petite misère dissimulée sous les fards, les cafés noirs, les ostensoirs. Les études obligatoires.

 

Voyage, voyage en absurdie ?

Oui, certes, toute la mise en scène (Ah ! la succession des matins et des nuits, Ah ! la balade du chien Morty !) nous y convie… mais cette sardonique sorcière ne se surgit-elle pas aussi en plein cœur de nos vies alignées en rangs serrés, si bien calibrées ?

Trop bien…

 

Entre hier et demain, se situe un espace où tout peut exploser.

Cette pièce comme un coup de fusil qui aimerait nous réveiller… Le temps d’une soirée. Voir un peu plus loin. Au nombre de rires allumés comme autant de bougies dans la nuit, ce soir, c’était pari gagné !

Rien de tel que le comique défroqué (excellent Julien Bonnet !) pour nous faire cogiter sans avoir l’air de rien.

 

 

Clap, clap pour Valérie Vivier qui doit en pincer pour Clooney. Clap, clap pour Laetitia le Mesle, Thomas Gornet, Maxime Dubreuil, fracasiens et fracasiennes   venus de la belle Auvergne nous faire découvrir ce jeune auteur suédois, Ramus Lindberg, du talent plein la cervelle. Clap clap à François Rancillac pour avoir mis sa patte dans la patte de Morty pour ce spectacle époustouflant !

 

Camille

 

 

 

Vaterland

Vaterland

VATERLAND       Chronique  du 2 Mars 2014

Vaterland, ça sonne comme un son de guitare oubliée. Comme la langue allemande en mode moderato cantabile.

Vaterland, c’est la recherche d’un père derrière les écrans de fumée de la mémoire. C’est l’histoire de toutes les pièces du puzzle, celle de tous les associés de hasard aux destins irrémédiablement liés : fils, père, mère, frère… Une quête d’identité qui se répercute à chaque étage de palier de la vie des susnommés.

Vaterland, c’est la guerre qui joue avec les hommes et leur destinée.

Vaterland, c’est le regard déchiré d’une amoureuse qui s’abime dans l’attente. C’est un frère en trajectoire intermédiaire, toujours décalé. C’est un fils à la poursuite d’une assise, d’un socle solide sous ses pieds. C’est un père dédoublé.

Vaterland, c’est une suite de gestes enchainés en toute délicatesse : fleur tendue, nichée au creux de la poitrine, ramassée sur le bitume, manteau placé sur des épaules frémissantes, tête de mère posée doucement sur genoux d’enfant qui lisse les pensées sur le front tourmenté. Abandon… Inversion de protection… Attention… Générosité qui nous transperce.

Silence dans les travées. Gestes comme autant de relais entre les personnages, véritables liants de la pièce, qui devient presque une valse, aidée en cela par le son de la guitare électrique, si vaporeux parfois, et des voix en accord parfait. Juste là pour se souligner l’une l’autre, d’un trait subtil et léger… Se superposer sans se nuire… Voile d’irréalité.

Et si, au-delà de tout, de soulever le manteau de la grande histoire, de revisiter la quête impossible qui nous mène inéluctablement vers nos propres abîmes, cette pièce finement écrite, superbement interprétée, permettait de faire un pas de côté en soulignant un pressentiment tout au long distillée par la mise en scène : et si le véritable lien entre êtres humains résidait dans cette tendresse attentive, douce, subtile, sûre de son fait ? D’autant plus forte qu’elle se déroule sans effusion.

Que dire d’autre de cette féérie sinon que l’on reste bouche bée devant les prodiges de finesse et d’élégance dévoilés ici?

Allez-y vite!

Jusqu’au 16 Mars 2014

Camille

Vaterland est au théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes

D’après un texte de JP Wenzel

Admirablement interprété par Nathan Gabily, Cécile Gérard, Martin Kipfer et Maxime Le Gall

Et mis en scène par Cécile Backès